Le 7 juin avait lieu les journées scientifiques de l’université de Nantes dédiées cette année à la thématique enfance. J’ai assisté à certaines conférences tout à fait intéressantes et l’une d’elles a particulièrement retenu mon attention : comment les pratiques éducatives déterminent le développement de l’enfant par Agnès van Zanten. Ma prise de notes effrénée doit pouvoir m’aider à vous restituer le contenu de cette intervention très pertinente sur les inégalités qui existent dans l’école et comment notre système éducatif et les stratégies des familles contribuent à les entretenir.

Agnès van Zanten est sociologue et directrice de recherche au CNRS. Elle travaille à l’Observatoire sociologique du changement (CNRS-Sciences Po Paris) et dirige le GDR-RAPPE (Réseau d’analyse pluridisciplinaire des politiques éducatives), ainsi que la collection « Éducation et société » aux PUF. Elle enseigne à Sciences Po et à l’École Normale Supérieure de Cachan, et effectue de nombreuses interventions dans des séminaires scientifiques et des journées de formation de cadres et de professionnels de l’éducation en France et à l’étranger. Elle a dirigé le Dictionnaire de l’éducation (PUF, 2008). Merci au site web de l’observatoire des zones prioritaires (www.association-ozp.net) pour cette courte biographie.
Force est de constater qu’entre l’image d’Epinal qui veut que l’école républicaine constitue le plus court chemin vers l’ascenseur social et la réalité d’un système éducatif en crise, il y a un gouffre. Entre les violences en milieu scolaire, les réformes du gouvernement Fillon, l’échec (sauf exception) des politiques de ZEP et les classements internationaux de niveau des élèves qui ont vu la France dégringoler, l’Education Nationale est sous le feu des projecteurs, et pas pour de bonnes raisons. Pierre Bourdieu avait déjà stigmatisé l’école en cela qu’elle constituait un outil de reproduction des hiérarchies sociales. Rien n’a changé pourtant malgré les intentions. Les élèves qui réussissent le mieux leurs études sont d’abord issues de milieux favorisés. Lors de sa conférence, Agnès van Zanten nous a livré des éléments qui expliquent comment s’opère cette reproduction sociale, et comment elle est favorisée à la fois par les stratégies des familles et par le système lui-même. Je dois préciser que le contenu qui va suivre ne constitue en rien une retranscription officielle de l’intervention d’Agnès van Zanten.
Quelques constats :
- Les familles des milieux populaires ont des aspirations scolaires pour leurs enfants moins élevées que celles des familles favorisées. Malheureusement l’école dépasse trop rarement ces aspirations : au mieux elle les encourage, souvent elle les tire vers le bas.
- Les enfants des classes populaires sont assez vite autonomes d’un point de vue pratique et social mais moins vite d’un point de vue intellectuel. C’est l’inverse au sein des familles aisées et c’est cette forme d’autonomie que récompense le système scolaire.
- Les familles des milieux populaires laissent beaucoup d’indépendance à leurs enfants. Ils sont moins sollicités et surveillés que dans les milieux aisés où les parents ont des débats d’idée avec leurs enfants, surveillent leurs devoirs et les poussent à suivre plusieurs activités extra-scolaires. Là encore l’école a un parti pris vis-à-vis de ces pratiques dans la façon dont elle évalue les élèves.
De nouveaux facteurs empêchent l’école d’être plus égalitaire
- L’inégalité dans l’assistance apportée aux élèves : l’allongement de la durée d’étude et le durcissement des sélections dans les études supérieures aggravent ce constat. 40% des parents issus des classes populaires déclarent ne pas être en capacité d’aider leurs enfants à faire leurs devoirs à l’école primaire et ils sont 80% au collège. Si ces enfants ne comprennent pas les cours, personne chez eux ne peut les aider. C’est particulièrement vrai pour les matières où le savoir s’acquière de manière cumulative comme les mathématiques. A l’inverse, 70% des enfants issus des classes aisées suivent des cours particuliers dans le secondaire.
- Le choix de l’établissement scolaire : les classes populaires respectent beaucoup plus la carte scolaire que les classes moyennes et supérieures qui font de ce choix une véritable stratégie (choix des options, déclaration d’une fausse adresse de résidence…). A cela s’ajoutent les familles qui font le choix du privé. Au cours de sa scolarité, 1 enfant sur 2 est passé au moins une fois par un établissement privé. En outre et ce n’est pas un hasard, les meilleurs lycées publics se trouvent souvent dans des zones où les loyers sont très chers, ce qui empêche d’office les milieux populaires d’y accéder.
- L’implication des parents dans la vie scolaire : en France, les parents participent très peu à l’élaboration des projets pédagogiques des établissements scolaires. Cela créé une fracture très forte entre l’école et les parents peu éduqués qui ne comprennent plus les exigences du système scolaire et ne peuvent pas accompagner leurs enfants.
Que faire pour gommer les inégalités?
L’école ne peut plus traiter également des gens inégaux.
- Favoriser les aides publiques à destination des milieux défavorisés : il faut donner plus de moyens directs (équipements, encadrement des élèves…) aux lycées fréquentés par les classes populaires. Mais il faut veiller à ce que la mise en place de ces aides à destination d’une population donnée ne soit pas stigmatisée. Les études montrent que le niveau de réussite d’un établissement est conditionné à 75% par le niveau social des élèves qui y rentrent. La pédagogie a donc un rôle limité parce que les enseignants sont obligés de s’adapter à leur public.
- Encourager la mixité des établissements : afin de dépasser les stratégies d’évitement menées par les classes supérieures, il est nécessaire de mener une politique de mixité sociale. Les études montrent que les élèves en difficulté progressent beaucoup plus vite dans des classes hétérogènes mais les enseignants français ne sont pas bien formés à animer des classes hétérogènes. La mixité doit devenir un projet social fort en communiquant sur ses bienfaits.
Individuellement, chaque parent a aussi des responsabilités quand il fait ses choix éducatifs. Les stratégies de protection sont tout-à-fait compréhensibles mais elle desservent la mixité et tirent le niveau général vers le bas.
D’un point de vue plus personnel et pour dépasser les propos d’Agnès van Zanten, il serait peut-être aussi grand temps d’introduire de nouveaux outils d’enseignement comme les cartes heuristiques par exemple. De plus, s’accrocher à l’idée d’emmener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat a vécu. L’obtention du bac n’est plus vécu comme une reconnaissance et c’est bien dommage. A quand une vraie réflexion sur la refonte des sections au lycée, la désacralisation de la filière scientifique générale et la valorisation des filières techniques en France?
































