Le marché du réseau social d’entreprise, des outils en ligne de management participatif et du social media marketing est en pleine effervescence. Les grandes marques mettent en place en externe des plateformes d’innovation collaborative pour solliciter leurs consommateurs, les experts de leurs marchés ou bien leurs fournisseurs; et des intranet 2.0 en interne. Cette démarche globale d’open innovation décloisonne les entreprises et les amènent à solliciter les bonnes idées de tous les acteurs de leur écosystème, et en premier lieu de leurs employés. Alors que la bonne vieille boîte à idées qui trainait dans le couloir ou la boîte de réception d’un e-mail de contact restait trop souvent vide, les plateformes web d’innovation participative constituent désormais des sources non négligeables d’améliorations des pratiques et de valorisation des bonnes initiatives. On peut se demander si cet état de fait est motivé par une prise de conscience de la nécessité d’ouverture et de renouvellement ou bien par une peur de rater le coche mais ce serait tomber dans le procès d’intention. Après tout, l’important c’est que la culture du management, de la relation client et de l’innovation évoluent vers plus de transparence et plus de dialogue.

Cependant la mise en place de tous ces outils ainsi que la ré-orientation des stratégies de communication B to C (comprenez de l’offreur au consommateur final) vers le social media marketing révèlent un état de fait qui est assez nouveau : les outils issus des technologies du web 2.0 (réseaux sociaux, blogs, wikis…) ont d’abord été adoptés par les particuliers avant de trouver leur place dans les activités professionnelles. Ce point représente une curiosité dans l’histoire des innovations majeures. En effet d’habitude, les nouvelles technologies sont d’abord développées à des fins professionnelles voire militaire (même internet à ses débuts) et elles trouvent ensuite leurs usages « civils » dans des produits de grande consommation. Cela a été le cas pour la micro-informatique, le GPS, les micro-ondes, l’énergie nucléaire, l’aéronautique…Il en va tout autrement des outils communautaires en ligne en général et des réseaux sociaux en particulier. Alors que Facebook vient de dépasser les 500 millions de membres (soit 10% de la population mondiale, excusez du peu…), les entreprises commencent à se dire que cette place de marché et ces nouveaux modes d’interactions représentent des leviers de croissance et d’innovation formidables. Poussées en cela par l’arrivée des représentants de la génération Y dans les rangs de leurs consommateurs et de leurs employés, elles cherchent à déployer vite et bien des stratégies de présence sur ces medias qui bouleversent les codes de la relation client et à implémenter des démarches de management participatif en interne afin de mieux capitaliser la connaissance et de valoriser leur capital humain.

Comment expliquer que les usages civils de ces technologies aient devancé les usages professionnels, au point de forcer les organisations à revoir leurs stratégies aussi bien en leur sein que vis-à-vis de leurs parties prenantes externes (clients, fournisseurs…)? Pourquoi n’ont-elles pas anticipé ces bouleversements?
- On pourrait avancer l’argument de la forme qu’ont pris les innovations liées au technologies du web 2.0. Nous ne sommes pas ici sur le terrain de l’innovation technologique : Twitter, Facebook, Wikipedia ou Foursquare ne représentent pas des nouveaux paradigmes technologiques. Mais on s’aventure sur le terrain mal défriché de l’innovation d’usage, tellement mal défriché qu’en France par exemple, les innovations d’usages représentent le (un des…) parent pauvre de la recherche et qu’elles souffrent d’un manque de considération; a tel point qu’Oséo, l’agence qui accompagne les projets innovants en France refuse encore trop souvent d’apporter son appui financier aux projets qui ne présentent pas d’innovation technologique, comprenez qui n’aboutissent pas au dépôt d’un brevet.
- Ou bien, et peut-être est-ce plus inquiétant, cette mauvaise anticipation du changement du paradigme social démontre-t-il la faible agilité des entreprises et des organisations et une certaine inefficacité quant à leur missions de prospective sur l’innovation. Même si les choses bougent, l’Europe est encore très en retard sur ces questions d’innovation sociale et managériale. A ce titre, les entreprises américaines ont pris une sacrée longueur d’avance, tout particulièrement sur les usages professionnels du web 2.0 : Twitter est devenu un gros levier de business pour DELL et les groupes gérant des points de vente disséminés (Pizza Hut, Starbucks…) jouent à fond la carte Foursquare, conscient de l’énorme place de marché que sont en train de faire émerger l’exploitation des données géolocalisées. D’autant, la quasi-totalité des 100 plus grosses entreprises américaines ont mis en place en interne des outils de management collaboratif : mind mapping (ou cartes heuristiques), Intranet 2.0…
- Enfin, on peut aussi chercher la réponse du côté des structures managériales figées et du sacro-saint « risk management » ou encore principe de précaution qui a omnibulé les managers et figé les organisation dans l’attentisme. Non seulement ces attitudes ont contribué à alimenter la perte de sens et de reconnaissance au travail dont souffrent certains salariés mais elles ont aussi nourri pour une bonne part l’immobilisme des modèles en place et favorisé un contexte peu propice au repérage de tendances de fond émergeant au sein de la société « civile ». On comprend bien que la mondialisation, la volatilité accrue des capitaux, la pression de la rentabilité et l’accélération de la vitesse de circulation de l’information ont créé un climat d’incertitude et de risques pour les entreprises, mais l’incertitude doit toujours encourager la marche en avant et l’innovation, pas l’immobilisme!

En se ruant précipitamment dans des stratégies de communication virales et communautaires encore trop souvent mal pensées et peu novatrices, l’entreprise prend le risque de mal comprendre et de mal maîtriser les nouveaux modes d’interaction avec ses parties prenantes. Il y a encore 1 an, les grandes entreprises européennes se demandaient si elles devaient monter dans le train du social media ; aujourd’hui elles se demandent comment prendre le train en route pour ne pas être dépassées. Mais la vraie question devrait déjà être : comment être aux commandes de la locomotive?
















